La nuit fut complète. Étrangement complète.
Après les combats, les pièges, les murmures et les hantises de Talundereth, Eminos, Legrolas, Dragonos et Avarielle s’attendaient à être réveillés par un hurlement spectral, une vibration dans la pierre ou une vision imposée au fond du crâne. Mais cette fois, rien. Pas un souffle de plus que celui du vent qui s’infiltrait dans les fissures du temple. Pas une ombre supplémentaire. Juste un silence lourd, presque respectueux… comme si le sanctuaire, pour une nuit, leur accordait une trêve.
Au matin, ils se levèrent lentement. Les corps reposés, l’esprit toujours méfiant. Avarielle fit circuler une dernière bénédiction, une chaleur douce sur les articulations, sur les bleus, sur les blessures récentes. Eminos vérifia ses sangles. Legrolas testa la souplesse de ses doigts. Dragonos inspira, et sembla écouter la roche, comme s’il voulait entendre si le temple respirait plus fort aujourd’hui.
Puis ils reprirent leur progression.
La crypte et la momie au bassin de gemme
Ils franchirent une porte de pierre, et pénétrèrent dans une nouvelle crypte. La salle était rectangulaire, austère, avec une statue naine placée à côté d’un sarcophage. La statue représentait un prêtre ou un gardien : barbe sculptée, mains posées sur le pommeau d’un marteau cérémoniel, regard figé dans une sévérité éternelle.
Le sarcophage, lui, était fermé… jusqu’à ce qu’un grincement rompe l’air.
La dalle se souleva.
Une momie en émergea, lente d’abord, puis soudain vive, comme si la colère la tenait debout à la place des muscles. Les bandelettes craquaient, noircies par le temps et les souillures. Un souffle sec sortit de sa gorge comme une poussière maudite.
Eminos n’hésita pas. Il tira, une flèche claqua et se planta dans la poitrine desséchée. Legrolas bondit en silence pour frapper à la jointure du coude, cherchant à sectionner les liens et affaiblir la créature. Dragonos appela la force sauvage, ses yeux se durcirent, et il attaqua avec l’énergie brute de la nature contre la mort immobile. Avarielle invoqua une lumière brûlante, la foi en bouclier.
La momie tenta de riposter, et pendant un instant, une odeur épouvantable — un mélange de poussière de tombe et de rancœur — emplit la pièce. Le combat fut court, mais suffocant, comme si même respirer était un risque. Finalement, la momie s’effondra en un tas de bandelettes et d’os.
Avarielle, elle, remarqua quelque chose que les autres ne virent pas immédiatement : une gemme verte incrustée dans le bassin de la statue naine. Une pierre d’un vert profond, presque vivant, dont la surface captait la lumière d’une manière troublante.
Elle ne dit rien.
Elle attendit que le groupe sorte de la pièce, que les pas s’éloignent, que les voix se fondent dans le couloir. Puis elle revint, seule, et avec une prudence presque coupable, elle prit la gemme entre deux doigts. La pierre était froide… mais pas comme une pierre. Plutôt comme un morceau de glace qui ne fond pas, même dans une main chaude.
Avarielle glissa la gemme dans une poche intérieure, contre son plastron, comme si elle voulait la cacher autant au monde qu’à ses compagnons.
Elle rejoignit le groupe sans un mot.

Le plan du complexe et la salle secrète révélée
Plus tard, alors qu’ils revenaient sur leurs pas, Eminos et Legrolas retournèrent dans la salle. Peut-être parce qu’ils avaient l’habitude de vérifier deux fois. Peut-être parce qu’ils sentaient, sans pouvoir l’expliquer, que Talundereth ne donnait jamais une victoire sans laisser une énigme dans la poussière.
C’est là qu’ils trouvèrent un plan du complexe.
Un parchemin épais, protégé par une plaque de métal, avec des annotations en langue naine et des chemins dessinés à la main. Eminos le fixa longuement, puis le posa à plat.
Et là, la vérité surgit : la carte montrait non seulement les corridors déjà explorés… mais aussi une salle secrète, une zone qu’ils n’avaient pas vue jusque-là — et dont l’entrée venait d’être révélée par les mécanismes activés récemment.
Legrolas posa son doigt sur l’emplacement.
– « Voilà… voilà ce qu’on cherchait. Ce temple est un labyrinthe avec des poches cachées. Et celle-là… elle est importante. »
Eminos acquiesça. Son regard était dur, mais satisfait.
– « Alors on y va. Mais on ne se laisse pas piéger par la curiosité. On garde une issue. »
La pièce circulaire et l’émeraude géante
Ils atteignirent la zone indiquée. Une pièce circulaire, dont l’entrée semblait presque organique : une arche de pierre taillée comme une bouche ouverte. Dragonos se transforma en rat, et s’infiltra en premier, son corps petit et agile, ses moustaches frémissant au moindre courant d’air.
À l’intérieur, il découvrit une vision stupéfiante.
Au centre de la salle reposait une énorme gemme d’émeraude, grande comme un tonneau, posée sur un socle. Elle diffusait une lueur verdâtre qui rendait l’air plus épais, presque liquide. Mais le plus inquiétant n’était pas la pierre.
Trois silhouettes translucides erraient dans la salle : trois âmes en peine, flottant sans pieds, sans visages clairs, mais dont la souffrance faisait vibrer l’atmosphère. Dragonos, même sous forme animale, sentit le froid de leur désespoir.
Il revint prévenir le groupe. Ils entrèrent ensemble.
Le combat fut triste plus que violent. Les âmes en peine ne cherchaient pas forcément à tuer, mais à transmettre leur douleur, à accrocher les vivants pour partager leur condamnation. Avarielle essaya un instant de les apaiser par une prière, mais les esprits se cabrèrent, comme s’ils avaient oublié ce que signifiait la paix.
Alors ils durent se battre.
Dragonos appela une puissance druidique, Eminos visa avec précision, Legrolas frappa dans les interstices de la magie, et Avarielle utilisa la lumière sacrée comme on utilise une cloche : pour faire reculer le silence impur.
Les trois âmes se dissipèrent enfin, comme une brume qui se déchire. Mais la pièce resta lourde.
Et l’émeraude géante… semblait les regarder.
Avarielle posa une main sur l’épaule de Dragonos.
– « On ne peut pas tout prendre. Pas aujourd’hui. »
Legrolas acquiesça, rare moment d’humilité.
– « Et si on touche ça… on va réveiller quelque chose. »
Eminos reprit la carte, puis déclara :
– « On sort. On va à la Croisée des Gibets. On a déjà assez réveillé la pierre. »
Et le groupe accepta. Quitter le complexe n’était pas abandonner : c’était choisir un autre champ de bataille.
Vers la Croisée des Gibets : la sensation d’être dans l’eau
Ils suivirent une succession de galeries, d’escaliers, de couloirs étroits. Plus ils avançaient, plus l’air changeait. Comme si la roche elle-même devenait humide et vibrante.
Ils arrivèrent dans une première salle immense… et là, ils eurent tous la même sensation : comme si leurs mouvements se faisaient dans l’eau. Les gestes plus lents, l’air plus dense, les sons amortis. Même la lumière paraissait filtrée par une membrane invisible.
– « J’ai l’impression de nager, » souffla Legrolas, agacé.
Dragonos fronça les sourcils.
– « Ce n’est pas de l’eau. C’est… une influence. Une distorsion. »
Ils passèrent dans la salle suivante… et virent ce qui les attendait.
Un Xorn — une créature de pierre aux trois bras et à la bouche béante — se tenait là, accompagné de deux élémentaires. Ils n’avaient pas l’air immédiatement agressifs, mais leur présence était une barrière, un avertissement.
Sans hésiter, Eminos referma la porte.
– « Non. Pas maintenant. »
Ils reculèrent, reprirent le couloir principal. Celui-ci comportait six portes.
Les six petites pièces et la terreur soudaine
Ils ouvrirent la première porte à gauche.
Dès qu’ils franchirent le seuil, une terreur brutale les saisit. Un accès fulgurant, sans image claire, juste une certitude : vous allez mourir ici. Le cœur s’emballa, la gorge se serra, les mains tremblèrent.
Puis… cela passa.
La pièce était minuscule : deux lits en pierre, un casier en métal vide. Rien d’autre.
Ils répétèrent l’expérience avec les cinq autres portes. À chaque fois : le même accès de terreur, le même étranglement intérieur, puis une pièce identique, comme un dortoir pour des gardes ou des moines nains. Comme si un souvenir de peur avait été gravé dans les seuils.
Avarielle finit par murmurer :
– « Ce sont des chambres marquées. Une hantise, encore. Une empreinte émotionnelle. »
Legrolas essuya son front, irrité d’avoir été “touché” ainsi.
– « Le temple aime bien nous rappeler qu’il peut nous briser sans nous toucher. »
Repos long et fin de la pétrification
Ils décidèrent de prendre un nouveau repos long. Cette fois, le sommeil fut plus agité, mais nécessaire.
Au réveil, Avarielle posa ses mains sur Legrolas. Elle prononça des mots précis, anciens, tirés de la magie de restauration. La malédiction de pétrification laissée par la momie – une rigidité insidieuse qui raidissait ses articulations et pesait sur sa respiration – se dissipa enfin.
Legrolas inspira profondément, comme s’il retrouvait de l’air après avoir vécu sous une cloche de verre.
– « Merci, » dit-il simplement. Et de sa bouche, ce mot avait du poids.
La grande caverne et l’attaque du Grick
Ils reprirent leur progression et débouchèrent dans une grande caverne. Le plafond était si haut que leurs torches ne l’atteignaient pas. Des stalactites pendaient comme des crocs.
Et là, un Grick surgit par surprise, s’enroulant sur une colonne de pierre avant de se jeter sur Eminos. Le combat fut bref : un cri, des lames, une flèche tirée presque à bout portant. Dragonos l’attrapa par le flanc sous forme animale, Legrolas le termina d’un coup sec, et Avarielle purifia l’air d’une lumière divine.
Mais cette attaque confirma ce qu’ils craignaient : ils approchaient d’une zone où les créatures n’étaient pas seulement présentes… elles avaient fait leur nid.
L’atelier de cages et les Ladegris nains
Plus loin, ils découvrirent un endroit sinistre : un atelier où l’on fabriquait des cages. Certaines étaient suspendues, d’autres au sol. Et certaines portaient des traces : griffures, sang ancien, marques de chaînes.
Un atelier de création de cages… et de torture.
Quatre silhouettes s’y tenaient, immobiles, comme des ouvriers attendant un ordre. Lorsque la lumière les toucha, leurs yeux brillèrent.
Des Ladegris nains. Ils en avaient déjà affronté dans le passé, à Zorzula. Mais ici, leur présence était encore plus inquiétante : comme si la corruption illithide avait fini par trouver un écho stable dans ce temple.
Le groupe se prépara, mais ne lança pas immédiatement l’assaut. Les Ladegris nains semblaient occupés, comme absorbés par leur tâche, et l’endroit offrait trop peu d’espace pour une bataille propre. Eminos fit signe de contourner et d’avancer.
Réserve de barres de fer, logements et porte marquée d’un X rouge
Ils traversèrent une réserve remplie de barres de fer, empilées, lourdes, froides, prêtes à devenir armes, chaînes ou cages.
Puis ils arrivèrent à une zone de logements. Sur l’une des portes, un grand X rouge avait été peint, grossier, agressif, comme un avertissement ou une condamnation.
Cette porte donnait sur un long couloir avec deux portes.
L’une menait à une mine à mucus, un endroit humide et collant, clairement un nid de Grick : parois luisantes, odeur acide, traces de glissement.
L’autre porte menait à une salle duergar, avec des inscriptions décrivant comment déplier une cage. Une ingénierie de cruauté, détaillée comme un manuel.
Dans cette pièce, une autre porte s’ouvrait sur une salle encore pire : des cages tapissées de pointes, des mécanismes de tension.
La femme enchaînée… et la rivière noire
La pièce aux cages hérissées de pointes respirait la souffrance ancienne. Les mécanismes grinçaient encore faiblement sous leur propre poids, comme si la mémoire du métal refusait le silence. Au centre de la salle, enchaînée au sol par des fers gravés de runes duergars, se trouvait une femme à la peau rouge sombre, aux yeux brillants comme des braises.
Ses chaînes étaient tendues, non par faiblesse… mais par retenue. Elle leva la tête lorsque les quatre compagnons entrèrent.
– « Enfin… des vivants. »
Sa voix était chaude, presque envoûtante. Trop douce pour cet endroit.
Eminos resta en retrait, arc légèrement relevé. Legrolas observa les runes des chaînes. Dragonos inspira profondément. Avarielle sentit immédiatement l’odeur du soufre sous le parfum de poussière.
Un démon.
Pas un diable menteur aux ailes noires, non. Quelque chose de plus ancien, de plus brut. Une entité enfermée non par erreur… mais par nécessité.
– « Libérez-moi… et je vous guiderai vers la vérité de cette pierre noire. »
Le silence tomba. Ils avaient déjà vu trop de manipulations dans ce temple. Trop de faux guides. Trop d’illusions. Dragonos secoua la tête.
– « Rien de bon n’est enchaîné ici par erreur. »
Avarielle ne dit rien, mais ses doigts effleurèrent son symbole sacré. Legrolas observa les cages. Certaines portaient des traces de griffes… de l’intérieur. Eminos finit par trancher.
– « On part. »
La femme sourit. Un sourire trop large. Ils quittèrent la pièce sans se retourner. Et pourtant, chacun sentit le poids du regard brûlant dans son dos.

La grande salle et la rivière
Ils poursuivirent leur avancée et débouchèrent dans une nouvelle grande pièce.
L’air y était plus frais. Plus humide. Au loin, un murmure régulier. Une rivière.
La salle était vaste, soutenue par d’anciennes colonnes taillées dans la roche brute. Plus loin, l’eau coulait dans un lit naturel, sombre, reflétant faiblement la lumière de leurs torches. La surface n’était pas agitée… mais elle semblait plus épaisse qu’une rivière ordinaire.
Dragonos s’agenouilla près de l’eau.
– « Elle n’est pas naturelle. Pas entièrement. »
Le temple avait été bâti autour de cette rivière. Peut-être pour la canaliser. Peut-être pour la cacher. Eminos observa les berges. Des traces anciennes. Pas récentes. Quelque chose avait traversé ici… il y a longtemps. Legrolas scruta les ombres du plafond.
– « On touche le cœur du complexe. »
Avarielle, silencieuse, posa inconsciemment la main sur la gemme verte dissimulée dans sa poche. Elle pulsa faiblement.

Ce qu’ils comprennent enfin
Talundereth n’était pas seulement un temple abandonné. C’était un lieu souillé. Un lieu utilisé.
Les Duergars. Les Illithids. Les spectres. Les hantises. Les pierres noires. Les gemmes vertes. Les obélisques. Tout était lié. Et quelque chose, quelque part dans ces profondeurs, cherchait à se reconstruire.
Les cages. Les fragments. La pierre noire dans le chariot. L’émeraude gigantesque. La gemme dans la statue. Et maintenant cette rivière. Dragonos murmura :
– « Si l’obélisque est un cœur… alors cette rivière est une artère. »
Personne ne répondit. Mais tous comprirent. Ils n’avaient pas encore atteint le centre.
Ils ne s’engagèrent pas immédiatement le long de la rivière. Trop de combats. Trop d’inconnues. Trop de magie instable.
Eminos proposa de sécuriser la zone et d’établir un point de repli. Legrolas valida l’idée. Dragonos accepta à contrecœur. Avarielle resta pensivement tournée vers l’eau.