La nuit avait été mauvaise. Même après deux repos longs dans la salle des coffres, Talundereth continuait de se glisser dans leurs rêves comme une lame dans une couture. Le temple nain ne dormait pas : il attendait. Et au matin, lorsque Eminos, Legrolas, Dragonos et Avarielle se relevèrent, ils n’avaient pas l’impression d’avoir gagné de la force… mais d’avoir accepté une nouvelle marche vers quelque chose de plus profond.
Ils revinrent au couloir où se trouvait la porte mystérieuse : celle au cadran à quatorze bas-reliefs, gravée de motifs et de symboles dont la flèche descendait du haut vers le bas en passant par le centre. Une serrure, oui… mais pas une serrure de métal. Une serrure de logique, d’histoire et de foi.
Avarielle passa sa paume sur les reliefs, comme si elle pouvait y sentir la mémoire des artisans nains. Dragonos observa les motifs à distance, plissant les yeux. Legrolas inspecta les bords, cherchant un mécanisme caché, un fil, un contrepoids. Eminos, lui, ne parlait pas : il regardait. Il cherchait une cohérence, un ordre.
L’énigme du cadran : premier échec
Ils tentèrent un premier essai.
Les doigts d’Avarielle tournèrent légèrement un des reliefs. Un clic profond répondit, comme un tambour de pierre. Legrolas ajusta un second symbole. Dragonos posa une pierre précieuse à l’endroit où la flèche semblait converger. Eminos hocha la tête : « Essayons. »
Le temple répondit immédiatement.
Un grondement sourd, une vibration qui remonta par les dalles, puis — un claquement sec. Un piège.
Une salve jaillit du mur : éclats de pierre, aiguilles anciennes, poussière coupante… impossible de distinguer exactement ce qui les frappait tant l’attaque était brutale et rapide. Eminos eut le réflexe de se jeter de côté, mais un projectile l’entailla au bras. Legrolas poussa un juron étouffé en sentant une pointe le mordre au flanc. Dragonos se protégea le visage, mais son épaule encaissa un choc. Avarielle, au centre, sentit la douleur la traverser et dut s’agenouiller une seconde, le souffle coupé.
Le piège se calma aussi vite qu’il s’était déclenché.
Le silence retomba, mais cette fois il était moqueur.
— « On arrête, » souffla Eminos, la mâchoire serrée.
Personne ne protesta. Ils pansèrent rapidement leurs blessures, et le groupe prit une décision qui avait le goût amer de la prudence : laisser tomber temporairement cette porte, et explorer davantage le complexe pour trouver des indices. L’orgueil n’ouvrirait pas la crypte. La connaissance, peut-être.
Les drows : une escorte en quête d’un père
Ils reprirent leur progression dans les couloirs obscurs. La lumière des torches peinait à accrocher la pierre noire. Par endroits, des gravures anciennes racontaient la grandeur passée des nains de Dumathoin. Mais sous ces symboles, d’autres marques plus récentes — griffures, traces de pas, tâches sombres — signaient que Talundereth avait connu des occupants plus récents.
Au détour d’un passage, ils tombèrent sur un groupe inattendu.
Trois drows, armes visibles, silhouettes tendues, faisaient office d’escorte à d’autres drows en arrière. Ils n’étaient pas en position d’attaque immédiate : plutôt en alerte, comme des voyageurs perdus dans un lieu qui ne leur appartenait pas. Leurs yeux, deux éclats pâles dans l’ombre, se fixèrent sur le groupe.
La tension se tendit comme un arc.
Legrolas se plaça légèrement sur le côté, prêt à disparaître. Eminos posa doucement la main sur la corde de son arc. Dragonos sentit l’air vibrer, prêt à appeler la nature… même au cœur de la pierre. Avarielle leva une main ouverte, paume en avant, signe de parole plutôt que de combat.
— « Nous ne cherchons pas la guerre, » dit-elle simplement.
Les drows hésitèrent. Puis l’un d’eux, visiblement le meneur, parla d’une voix dure :
Ils étaient ici pour retrouver leur père : Ontharix. Un nom prononcé comme une prière et une menace. Leur père, disaient-ils, avait répondu à un appel psychique. Depuis, il avait disparu, et eux avaient appris — par rumeurs, par sensations, par magie — qu’il vivait dans ces ruines, comme si Talundereth l’avait avalé.
— « Depuis qu’il a répondu… il n’est plus le même, » ajouta une des drows en arrière, d’une voix plus fragile. « Mais il est vivant. Nous le savons. Nous l’avons senti. »
Avarielle échangea un regard avec Eminos. Un appel psychique… Ici, dans un temple marqué par les flagelleurs mentaux… Cela ne pouvait être une coïncidence.
Ils acceptèrent de les accompagner, ou plutôt : les drows demandèrent à être conduits vers les zones les plus profondes, là où l’influence psionique semblait la plus forte. Les aventuriers, méfiants, mais conscients qu’un affrontement ouvrirait une nouvelle plaie, acceptèrent.
Jusqu’au moment où ils atteignirent une salle et que la lumière révéla une réalité brutale : quatre cadavres, ceux qu’ils avaient tués la veille.
Les drows s’arrêtèrent net.
L’un d’eux s’effondra à genoux. Un autre serra la mâchoire, les yeux humides. Le meneur s’avança lentement… puis posa une main sur le visage d’un des morts.
— « Père… » murmura-t-il.
Le silence, cette fois, n’avait rien de moqueur. Il était terrible.
Les regards se tournèrent vers Eminos et ses compagnons. Une accusation muette. Une colère prête à naître.
Eminos inspira. Il savait que le moindre mot de travers transformerait la salle en bain de sang.
Il parla calmement. Expliqua la veille, les attaques, les dangers, les illusions, la gelée de cerveau, le collet cérébral. Avarielle appuya ses paroles, décrivant les menaces et les attaques subies. Dragonos ajouta que les ennemis étaient nombreux et que Talundereth rendait fou ceux qui restaient trop longtemps.
Legrolas, lui, n’argumenta pas. Il observa. Et à un moment précis, il dit une phrase simple, sans émotion :
— « Si nous avions voulu vous mentir, vous seriez déjà morts. »
Étrangement, cela pesa.
Les drows, malgré la douleur, finirent par accepter qu’il ne s’agissait pas d’un meurtre gratuit. Ils emportèrent le corps d’Ontharix et celui de ses compagnons. Avant de partir, le meneur fixa Avarielle.
— « Si Talundereth a fait ça à notre père… alors quelque chose ici mérite d’être détruit. »
Puis ils quittèrent le complexe, disparaissant dans l’ombre comme ils étaient venus, mais avec un poids supplémentaire : celui d’un deuil.
La bibliothèque et les élémentaires de terre
Les aventuriers poursuivirent. Leur objectif était clair : la bibliothèque. Si un endroit pouvait contenir la logique des reliefs et des énigmes, c’était bien un lieu de savoir nain.
Ils la trouvèrent derrière une porte lourde. À l’intérieur, des étagères hautes, des pupitres renversés, des rouleaux de parchemins, et l’odeur sèche du cuir ancien. Malgré l’abandon, l’endroit respirait l’étude et la patience.
Eminos, étonnamment à l’aise au milieu des livres, se mit à fouiller méthodiquement. Il tira un ouvrage poussiéreux au hasard, souffla dessus, et le titre apparut à la lumière.
Au même instant, la pierre vibra.
Deux élémentaires de terre surgirent, comme si les murs eux-mêmes s’étaient mis en colère contre ce vol de connaissance. Des silhouettes massives, faites de roche et de gravier, s’animèrent avec une lenteur menaçante… puis frappèrent.
Le combat fut violent, bref, et brut. Pas de ruse psychique ici : seulement la puissance minérale.
Dragonos se transforma, appelant une force primitive, et chargea. Legrolas frappa là où la pierre semblait plus fragile, utilisant la vitesse plutôt que la force. Eminos décocha des flèches et chercha les fissures, les failles, les joints. Avarielle, elle, invoqua des flammes et des radiances pour fissurer la roche et affaiblir la cohésion des créatures.
Finalement, les deux élémentaires s’effondrèrent, redevenant tas de pierres sans volonté.
Eminos ramassa le livre avec précaution, comme on ramasse une vérité qui coûte cher.
Le registre, les cartes, et les indices
Le livre était un registre des personnes inhumées dans la crypte. Des noms, des lignées, des dates. Un monde ancien ressuscité sur le papier. Mais ce n’était pas tout : l’ouvrage contenait aussi des indications précieuses.
Ils y trouvèrent :
- le chemin à suivre pour aller à la Croisée des Gibets, près du temple ;
- des notes sur l’art de tailler une pierre précieuse ;
- et surtout une carte du complexe, détaillant les couloirs, les salles, et certains mécanismes.
À côté, dans une chambre attenante à la bibliothèque, ils mirent la main sur divers objets, comme si un scribe ou un érudit avait fui en abandonnant sa vie derrière lui :
- une amulette de bonne santé ;
- 30 mètres de corde en soie ;
- un livre vierge ;
- du matériel de calligraphie ;
- trois dagues ;
- et un médaillon en argent, gravé d’un lézard.
Avarielle prit l’amulette, la sentit vibrer doucement, comme une respiration de protection. Legrolas rangea les dagues sans commentaire. Dragonos fit tourner le médaillon entre ses doigts, intrigué par le lézard — symbole de discrétion, d’adaptation, ou signe d’un clan ?
La cuisine et le garde-manger, eux, ne leur offrirent rien : seulement des étagères vides, des traces de passage, et l’odeur rance d’un lieu pillé depuis longtemps.
La porte du cadran : la vraie clé
Ils revinrent enfin devant la porte de la crypte.
Cette fois, ils n’étaient plus dans le noir.
Le livre décrivait l’ordre des étapes du bas-relief : une séquence précise, probablement liée à Dumathoin et à la symbolique des mines, des secrets et des gemmes. Ils reproduisirent l’ordre patiemment. La flèche fut alignée. Puis, à l’endroit où la serrure semblait “attendre”, ils placèrent une pierre précieuse.
Un grondement sourd retentit.
Le cadran se verrouilla… puis se déverrouilla.
La porte s’ouvrit lentement, comme si Talundereth acceptait enfin de les laisser passer.
Un escalier descendait.

Repos long et montée en puissance
Avant de s’engager plus bas, ils prirent une décision cruciale : faire un repos long. Personne ne voulait affronter une crypte naine hantée avec des forces entamées et l’esprit fragile.
Durant cette nuit, quelque chose changea. Ce n’était pas seulement la récupération. C’était une évolution, une compréhension, un pas franchi dans leur destin. Au réveil, ils se sentirent plus solides, plus ancrés. Comme si survivre à Talundereth les avait trempés.
Ils étaient désormais niveau 8.
Et cela se lisait dans leurs regards : moins d’hésitation, plus de détermination.
La crypte de Talundereth
Ils descendirent.
La crypte était froide, plus froide que le reste du temple, comme si l’air y avait été emprisonné pendant des siècles. Les murs étaient plus lisses, plus travaillés. La pierre ici n’était pas seulement architecture : elle était serment.
Au bout du couloir, une grande porte de pierre se dressait. Fermée. Massive. Comme un dernier avertissement.
Une lueur apparut alors, diffuse, au-dessus du sol : un fantôme nain, translucide, barbe flottant comme dans une eau invisible. Son regard n’était pas hostile, mais il portait une autorité profonde.
— « Pour entrer… trois énigmes, » déclara-t-il d’une voix qui semblait venir de sous la roche. « Trois vérités. Trois clés de l’esprit. »
Puis il disparut, comme si sa tâche était accomplie.
Ils avancèrent dans une salle attenante.
Quatre sarcophages reposaient là, alignés, imposants, gravés de runes anciennes. La poussière avait recouvert les motifs, mais la puissance du lieu restait intacte.
Et soudain…
Les couvercles bougèrent.
Quatre revenants se levèrent, figures naines revenant de la mort, yeux creux, armes en main. Pas des zombies. Pas des goules. Des morts qui se souviennent, des morts qui jugent.
Le combat fut brutal, mais cette fois, les aventuriers n’étaient plus les mêmes.
Eminos, plus précis que jamais, guida les attaques. Legrolas frappa vite et au bon endroit. Dragonos déchaîna la force animale et druidique. Avarielle maintint le groupe debout, entre soins et flammes sacrées.
Après une lutte rude, les revenants tombèrent, l’un après l’autre, retournant au silence.
Le temple sembla retenir son souffle.
La crypte venait de les accepter… ou de les tester.
Et derrière la grande porte, au-delà des trois énigmes, Talundereth gardait encore ses secrets.