La poussière retombait à peine sur les dalles de la crypte. Les quatre revenants nains gisaient de nouveau immobiles, rendus au silence par la force et la détermination d’Eminos, Legrolas, Dragonos et Avarielle. Pourtant, quelque chose persistait dans l’air : une tension invisible, un poids dans la nuque, comme si le temple n’acceptait pas encore leur présence, même après la victoire.
Avarielle fut la première à le dire tout haut. Elle posa une main contre la pierre froide, ferma les yeux, et inspira comme on inspire avant une prière difficile.
– « Ce lieu est… blessé. Et la blessure saigne encore. »
Dragonos hocha la tête, le regard fixé sur les sarcophages. L’elfe druide avait senti ces vibrations plus tôt, mais ici, dans le cœur funéraire de Talundereth, elles devenaient plus nettes. Comme si des âmes restées en arrière cherchaient à accrocher les vivants.
Eminos s’essuya le front. Ses doigts tremblaient légèrement, mais il ne voulait pas l’admettre. Legrolas, lui, se contenta de jeter un coup d’œil dans l’obscurité, comme si les ombres pouvaient parler.
Ils prirent un instant pour se soigner. Les plaies étaient nombreuses, les muscles endoloris, et l’esprit marqué par les affrontements successifs. Avarielle murmura des paroles sacrées, ses paumes diffusant une chaleur douce qui referma les entailles et apaisa les douleurs. Malgré tout, elle sentait que certaines blessures n’étaient pas de celles que l’on soigne par la foi. Certaines étaient des morsures d’un autre genre : la peur, la confusion, le doute. Talundereth savait frapper là aussi.
Le système de hantise : un temple qui punit les vivants
Ils l’apprirent presque immédiatement, non pas dans un livre ou une inscription, mais dans leurs propres nerfs. Une sensation de froid passa d’un seul coup dans le corridor, comme un courant d’air trop précis pour être naturel. Legrolas cligna des yeux, vacilla un instant, et porta la main à sa tempe.
– « Qu’est-ce que… ? »
Avarielle s’approcha, inquiète. Elle observa son compagnon, puis regarda autour d’elle, comme si elle cherchait une présence.
– « Il y a une… hantise. » Elle prononça le mot avec précaution, comme si le temple pouvait l’entendre. « Une force résiduelle, un esprit, un souvenir, une malédiction… quelque chose qui s’accroche et peut nous pénaliser. Mais ce genre de chose ne disparaît pas en frappant plus fort. »
Dragonos fronça les sourcils.
– « On peut y mettre un terme ? »
– « Oui. Mais pas sans comprendre. Une hantise a une origine. Et l’origine est une chaîne. Tant qu’on ne brise pas la chaîne au bon endroit, elle continue. »
Eminos serra la mâchoire.
– « Alors on devra la découvrir. Et on devra la réparer. Ou la punir. »
Ils reprirent leur progression, plus prudents encore, comme si désormais chaque couloir pouvait être un piège… non pas de pierre ou de métal, mais d’âme.
Le vestibule et le corridor des bas-reliefs
Ils quittèrent la zone des sarcophages et avancèrent jusqu’à un vestibule ouvrant sur un long corridor. Sur la gauche, des bas-reliefs s’étiraient comme une fresque, représentant des nains au travail, des mineurs, des tailleurs de gemmes, des prêtres en prière, et des scènes de funérailles. Sur la droite, trois portes se succédaient, toutes ornées de symboles de Dumathoin, le dieu des secrets et des pierres.
Au fond du corridor, à l’ouest, un bruit d’eau se faisait entendre, régulier et profond, comme une respiration.
Legrolas passa le long des bas-reliefs, fasciné malgré lui. Ses doigts effleurèrent les gravures, cherchant des détails : une rune, une dissimulation, une fausse pierre. Ce temple nain ne faisait jamais rien sans raison.
– « Ces bas-reliefs… » murmura-t-il. « Ils racontent une procédure funéraire. Pas seulement une décoration. Une marche. Un rituel. »
Avarielle hocha la tête, intéressée.
– « Dumathoin protège les secrets… et les morts. C’est cohérent. »
Les trois salles aux vasques
Ils ouvrirent la première porte à droite.
La salle était plus froide, plus solennelle. Une vasque centrale occupait le milieu, vide, et les bas-reliefs sur les murs représentaient des nains préparant un défunt avec respect : toilette rituelle, bénédictions, offrandes, dépôt de symboles sacrés. Un cérémonial strict, précis, presque intime.
Ils passèrent à la seconde salle : même disposition, même respect, même silence.
La troisième salle, cependant, était différente. La vasque centrale ne contenait pas de l’eau, ni du sable, mais des gemmes. Des pierres étincelantes, posées là comme des offrandes. Certaines étaient ternies, d’autres encore brillantes malgré le temps.
Legrolas s’avança, examina les reliefs d’un peu trop près, et posa le bout de son doigt sur une rune presque effacée.
Un clic discret retentit.
Le mur vibra.
Et un passage secret s’ouvrit, glissant sur un rail invisible, dévoilant une fente sombre derrière le bas-relief.
– « Bien joué… » souffla Eminos, malgré lui impressionné.
Dans cette même troisième pièce, Eminos trouva également des pièces d’armure, un ancien harnois appartenant à un prêtre nain. Le métal avait vieilli, mais la facture restait superbe. Avarielle sentit même une légère vibration sacrée, comme si l’armure avait absorbé des années de prières.
– « Ce lieu était vivant, autrefois. » Sa voix se fit plus douce. « Et il souffre d’avoir été souillé. »
L’eau, l’effondrement… et l’hydre
Ils avancèrent jusqu’au fond du corridor, attirés par le bruit d’eau. Là, une grotte effondrée barrait partiellement la route. Un bassin naturel s’étendait, sombre, alimenté par une source souterraine. Et dans l’eau, soudain, deux têtes surgirent, lentes, curieuses.
Une hydre.
Pas entière, pas encore visible… mais ses yeux suffisaient à glacer le sang.
Et près d’elle, une forme mouvante, translucide : un sentinelle d’eau, un élémentaire fluide, comme un gardien de la source.
Avarielle murmura une incantation et déploya un sort de brouillard. La brume s’étendit, épaisse, avalant la lumière et rendant les silhouettes floues. Ils tentèrent de passer discrètement, l’un derrière l’autre, en retenant leur souffle.
L’hydre attaqua malgré tout. Ou plutôt… elle attaqua au hasard, frappant la brume, mordant l’air, fouettant l’eau avec rage sans comprendre où se trouvait sa cible.
Les crocs claquaient dans le vide.
L’eau éclaboussait les parois.
Mais les aventuriers passèrent, serrés, silencieux, et quittèrent cette zone par un autre couloir, laissant derrière eux les grognements frustrés du monstre.
Avarielle expirait à peine qu’elle se rendit compte qu’elle tremblait.
– « On n’est pas venus ici pour mourir dans un bassin, » souffla Legrolas.
– « Pas aujourd’hui, » répondit Eminos.
Le gnome Rividel, historien trop curieux
Plus loin, une première porte donna sur une salle étonnamment intacte. Au centre, un gnome se tenait debout, l’air agacé, un sac rempli de notes et un compas de mesure à la ceinture. Lorsqu’il les vit entrer, il leva les yeux au ciel.
– « Oh… enfin ! Je commençais à croire que la courtoisie n’existait plus dans ces régions. »
Il se présenta : Rividel, historien. Son ton était piquant, mais sa présence n’était pas hostile. Sur un mur, un mécanisme était visible : une plaque sculptée, un système de leviers ou de roues, difficile à déchiffrer sans temps.
Legrolas, curieux, engagea la conversation. Le gnome expliqua qu’il était venu chercher l’émeraude de la crypte de Talundereth, et que tout ce lieu avait été un site du culte de Dumathoin avant d’être souillé par les flagelleurs mentaux.
– « Ils sont arrivés comme un poison dans l’eau. Ils ont pris, ils ont tordu, ils ont laissé des esprits brisés. »
Il parla d’un golem au nord-ouest, d’une présence dangereuse. Il évoqua aussi un détail crucial :
– « Il y a un levier… mais il en existe un second. Et ils doivent être actionnés en même temps. Sinon, le temple ne répond pas. Il punit. »
Avarielle échangea un regard avec Eminos : voilà peut-être la clé de certains mécanismes.

Le tombeau à la bague et la hantise persistante
La porte de gauche menait à un tombeau. Une statue naine s’y dressait, noble, sévère, et à son doigt brillait une bague magnifique. Un bijou qui respirait la richesse et l’ancienneté.
Mais dès qu’ils entrèrent, Avarielle sentit un malaise.
– « Son repos n’est pas trouvé… » murmura-t-elle.
Dragonos fronça les sourcils.
– « À cause d’une hantise ? »
Avarielle acquiesça.
– « Oui. Quelque chose dans les environs maintient l’âme en tension. Toucher cette bague maintenant, c’est provoquer le temple. »
Legrolas, qui avait déjà reculé, leva les mains comme pour dire je n’y touche pas.
Ils quittèrent la pièce, décidant de ne pas défier inutilement une malédiction qu’ils ne comprenaient pas encore.
La salle du spectre et la statue à deux mains
Ils poursuivirent dans une autre salle plus large. Au centre flottait un spectre nain, translucide, tournoyant comme une fumée froide. Derrière lui, une grande statue brandissait une arme à deux mains, prête à frapper l’éternité.
Et alors… ils furent attaqués.
Pas par un seul ennemi.
Par des nains qui arrivaient par vagues, surgissant de portes, de fissures, de recoins, comme si la pierre accouchait de revenants.
Ils comptèrent, plus tard : quatorze adversaires.
Le combat fut long, harassant. Eminos tirait, reculait, tirait encore, économisant ses mouvements. Legrolas frappait puis disparaissait, comme un serpent dans les pierres. Dragonos alternait griffes et magie, sa respiration lourde, ses yeux brillants. Avarielle, elle, tenait le groupe debout, soignant, repoussant, brûlant les morts avec sa lumière divine.
Enfin, le spectre central poussa un cri silencieux… puis se dissipa, et avec lui, la pression dans l’air se relâcha, comme si une corde s’était rompue.
Dans les débris, ils trouvèrent treize gemmes naines de Dumathoin, chacune d’une valeur de 100 pièces d’or. Un trésor immense, mais surtout… une preuve.
– « Elles serviront plus tard… » souffla Legrolas, les rangeant soigneusement.
Avarielle, elle, posa une main sur le sol.
– « La hantise… de la grande prêtresse… » Elle inspira. « Elle semble levée. »
Un apaisement subtil se répandit, presque imperceptible. Comme si quelqu’un, quelque part, avait enfin fermé les yeux.

La grande salle aux sarcophages et l’obélisque
Une nouvelle porte donna sur une salle avec un tombeau, puis sur une autre pièce : trois dalles ouvragées et un mécanisme à activer — un levier.
Ils activèrent le mécanisme, et alors… un mur – celui de la salle où se trouvait la statue du nain – disparut.
La pierre glissa, révélant une grande salle cachée, immense.
Ils s’arrêtèrent un instant, impressionnés. Quatorze alcôves s’alignaient, chacune contenant un sarcophage. Au centre, un squelette armé trônait comme un roi mort, l’arme toujours en main, prêt à se lever.
Et là, au cœur de la salle, posé sur un chariot, se trouvait un bloc de pierre noir. Et à côté… l’obélisque. Celui dont on leur parlait depuis si longtemps. Celui lié aux fragments, aux pierres volées, aux voix entendues.
Quatre spectres protégeaient le chariot, flottant autour comme des gardiens d’une relique interdite.
Le groupe se figea. Ils savaient qu’ils étaient au bord d’une vérité dangereuse.
Mais la décision fut rapide.
Eminos fit un signe. Dragonos se plaça. Avarielle serra son symbole sacré. Legrolas se glissa déjà vers l’ombre.
Ils foncèrent.
Le combat fut court et violent : les spectres tentaient de drainer la vie, de mordre l’âme. Avarielle contrecarra par sa lumière, Dragonos les repoussa par la force, Eminos les coupa de ses attaques précises, et Legrolas planta sa lame là où la brume spectral devenait plus dense.
Puis Eminos posa la main sur le chariot et prit la pierre noire.
À cet instant, l’obélisque sembla… vibrer.
Et quelque chose, dans les profondeurs de Talundereth, répondit.
La session ne s’achevait pas sur une victoire, mais sur un frisson : celui de la certitude que désormais, ils avaient entre les mains un fragment du secret… et que le secret, lui, n’aimait pas être déplacé.