Le repos court à peine achevé, les quatre compagnons sentirent encore dans leurs muscles la fatigue de la journée. Le temple de Talundereth semblait respirer autour d’eux, comme une bête de pierre dont les poumons seraient des couloirs et les entrailles des cryptes. Pourtant, il fallait continuer. Quelque chose au cœur de ces ruines appelait, insistait, pressait l’esprit… et Eminos détestait cette sensation, comme un crochet planté derrière les yeux.
Ils retrouvèrent l’escalier menant au niveau inférieur. Les marches étaient larges, taillées avec l’assurance d’architectes nains qui savaient que leur œuvre survivrait aux siècles. Ici, pourtant, l’abandon avait gagné : poussière épaisse, traces de griffures, et par endroits un voile d’humidité qui suintait du roc. Avarielle descendait prudemment, symbole sacré en main, murmurant une prière pour que la lumière ne les quitte pas. Legrolas fermait la marche, silencieux, prêt à disparaître dans le moindre recoin d’ombre. Dragonos avançait en respirant lentement, comme pour écouter le temple et ses courants d’air, comme si la pierre pouvait lui parler.
La grande salle des coffres et le théâtre des morts
Ils débouchèrent dans une vaste salle. L’espace était si large que leur lumière ne parvenait pas à en caresser toutes les limites. Au centre, une table massive était brisée en deux, comme si une force gigantesque l’avait fracassée. Autour, plusieurs coffres en fer alignés contre les murs, certains renversés, d’autres scellés, et partout… des ossements.
Des os de nains, reconnaissables à leurs proportions robustes, mêlés à des restes plus étranges : crânes allongés, doigts trop longs, côtes fines comme des tiges. Même sans être érudit, on pouvait deviner la vérité : des flagelleurs mentaux avaient péri ici, et des nains aussi. Le temple n’avait pas seulement été abandonné : il avait été conquis, souillé, puis déserté.
Sur la table brisée, une vision glaciale leur coupa le souffle. Un flagelleur mental, à moitié vivant — ou à moitié mort — gisait là, immobile, la peau violacée terne, ses tentacules pendants comme des cordes mouillées. De l’autre côté de la table, un nain se tenait debout, solide, une hache posée sur l’épaule. Son regard était dur, son silence pesant, et pourtant il leur fit signe, comme s’il les attendait.
Il ne parla pas. Il se contenta de désigner les coffres en fer et d’amorcer un pas, invitant le groupe à le suivre.
Eminos se figea une seconde, la méfiance en bandoulière. Legrolas plissa les yeux : quelque chose sonnait faux, comme une scène trop bien écrite. Mais la salle… les coffres… et cette impression insidieuse, ce besoin absurde de s’approcher, de voir, de toucher… Les quatre avancèrent malgré eux, comme attirés par une marée invisible.
Quand ils furent assez près, l’air vibra.
Un bruit humide, mental, impossible à décrire — comme si quelqu’un froissait une pensée.
Et soudain, le monde se déchira.
Le nain à la hache se dissipa comme de la fumée. Le flagelleur sur la table sembla rire sans bouger. Une forme surgit au milieu de la salle : un cauchemar né de l’esprit, une illusion prédatrice. Un collet cérébral venait de se révéler.
Tout n’était qu’un piège. Une mise en scène destinée à les attirer dans une morsure mentale.
Le combat éclata dans un chaos d’éclats et de douleurs invisibles. La créature n’attaquait pas comme une bête ; elle frappait la peur, la mémoire, le doute. Legrolas sentit sa vision vaciller : pendant une fraction de seconde, il crut voir les ruines du manoir de Trésendar, les ombres des Fers Rouges, et le rire de Bâton de Verre. Dragonos entendit dans sa tête un bourdonnement ancien, une langue étrangère, des syllabes qui grattent comme du sable sous la peau. Eminos serra les dents ; une migraine brutale lui fendit le crâne, comme si on tentait de lui retirer une pensée à mains nues.
Ils tinrent bon. Avarielle pria, les mains tremblantes mais la voix stable, projetant une force sacrée qui repoussait le mensonge. Dragonos, refusant de se laisser submerger, appela l’instinct animal en elle, une simplicité brute qui n’offre rien à manipuler. Legrolas chercha le “vrai” dans l’illusion : une faille, un rythme, un point de friction. Eminos, lui, visa là où la magie semblait se condenser, comme on tire sur le cœur d’un brouillard.
Les rounds s’enchaînèrent, chaque seconde plus éprouvante que la précédente. Et quand la créature se mit à pulser, prête à serrer son collet, Avarielle fit le choix le plus dangereux et le plus salvateur : elle prononça les mots d’un bannissement, un acte de foi pur qui tranche les liens entre les plans.
La lumière se plia, l’air se contracta.
Le collet cérébral hurla sans gorge.
Puis disparut — banni dans un autre plan.
Le silence retomba d’un coup, brutal, presque insultant. Les quatre compagnons restèrent immobiles, haletants, comme s’ils sortaient d’une noyade.
Ils se soignèrent. Bandages, prières, respirations longues. Avarielle posa ses mains sur les tempes d’Eminos, apaisant la douleur. Dragonos mâchonna une herbe de sa besace, amère, pour calmer les tremblements. Legrolas resta un moment à fixer les coffres, comme s’il s’attendait encore à ce que l’illusion se recolle au monde.
C’est alors qu’ils trouvèrent un objet parmi les affaires éparses : une cruche alchimique. Elle paraissait banale, mais dès qu’Eminos la souleva, il fronça les sourcils.
— Elle pèse… lourd.
Ils essayèrent : pleine, vide, secouée… elle pesait toujours 6 kg. Un détail absurde. Une anomalie. Comme si la cruche refusait les règles ordinaires du monde.
La statue, les gémules, et la femme qui vole
Ils passèrent dans la pièce suivante. Un nouvel escalier descendait, menant à une salle dominée par une statue de nain gigantesque. Elle montait vers le plafond comme un pilier vivant, et sa silhouette imposante écrasait l’espace. Les ombres y étaient plus profondes, comme si la lumière se fatiguait ici.
Un bruit sec résonnait : scritch… scritch… scritch…
Quelqu’un — ou quelque chose — sculptait.
En s’approchant, ils virent des gémules ancéphaliques, ces horreurs nerveuses, nerveuses comme des insectes, qui semblaient “graver” un rire sur la pierre, travaillant la statue comme si elle devait devenir un visage moqueur. Et là-haut, près de la tête du colosse, une femme se tenait, drapée, immobile… puis elle bougea.
Elle volait.
Pas comme un oiseau. Comme une pensée qui refuse le sol.
Eminos, piqué par l’urgence et la colère, commença à grimper sur la statue, cherchant un chemin, une prise. La pierre était froide, rugueuse. Il monta vite… trop vite. Une gémule le frôla, un éclat de douleur mentale le traversa, et son pied glissa. Il chuta, heurtant une saillie, retombant lourdement.
Legrolas, lui, grimpa aussi, mais différemment : lent, précis, comme une ombre qui apprend la forme d’un mur. Il progressa jusqu’à mi-hauteur, tentant d’atteindre la femme volante.
En bas, Dragonos grogna et changea d’attitude : plutôt que de poursuivre une cible inaccessible, il choisit la solution brutale. Il canalisa sa force, ses sorts, et quand l’instant se présenta, il frappa la menace au bon moment.
La femme tressaillit, comme si un fil invisible venait d’être coupé.
Elle vacilla.
Et dans un mouvement net, Dragonos l’acheva.
Avarielle, au même instant, leva son symbole sacré et libéra une Radiance de l’aube. La lumière jaillit, pure, et balaya les gémules comme un soleil miniature dans une tombe. Celles qui survécurent reculèrent en sifflant, puis se dispersèrent dans les fissures de la pierre.
Le groupe se retrouva, essoufflé, dans une poussière lumineuse. Eminos, encore sonné par sa chute, grimaça mais se releva. Legrolas redescendit, mains tremblantes de fatigue. Dragonos reprit son souffle, yeux durs. Avarielle, pâle, semblait tenir debout par pure volonté.
Repos long et retour à l’angoisse
Ils décidèrent de remonter au niveau supérieur, dans la salle des coffres, pour y prendre un repos long. Le lieu était sinistre, mais ils pouvaient s’y barricader, surveiller les entrées, et surtout dormir sans tomber d’épuisement au milieu d’un couloir.
Quand ils reprirent l’exploration, les torches semblaient plus faibles, comme si Talundereth acceptait mal leur persévérance.
La chambre de purification et les silhouettes encapuchonnées
Ils ouvrirent une porte et découvrirent une salle étrange : quatre silhouettes encapuchonnées se tenaient là, immobiles, priant d’une voix basse, presque un souffle. L’endroit avait une atmosphère d’eau froide sur la nuque. Une chambre de purification, à en croire les symboles gravés et les bassins vides.
Legrolas eut une idée : il se drapa de sa Cape à la mode, se donnant l’allure d’un fidèle ou d’un acolyte. Il se faufila entre eux, persuadé que le déguisement suffirait.
Mais l’un des encapuchonnés tourna la tête.
Et ses yeux brillèrent d’une intelligence hostile.
Il ne se laissa pas duper.
Les quatre silhouettes se redressèrent d’un seul mouvement, comme si elles n’étaient pas vraiment humaines. Leurs mains s’illuminèrent d’une pâle lueur, et le combat s’engagea aussitôt. Avarielle recula, gardant son symbole haut. Eminos banda son arc. Dragonos fit un pas de côté, prêt à se métamorphoser si nécessaire. Legrolas roula en arrière, abandonnant l’illusion du déguisement.
Ils vainquirent — mais la pièce leur laissa un goût amer. Comme si ces “prêtres” n’étaient qu’une peau, un rôle joué par quelque chose de plus ancien.
Dans cette même zone, ils remarquèrent une porte verrouillée d’une manière inhabituelle : un cadran à quatorze reliefs, ou motifs, avec une flèche allant du haut vers le bas en passant par le centre. Une serrure énigmatique, presque rituelle, comme si ouvrir cette porte exigeait une compréhension — pas une clé.
Ils notèrent l’endroit. Pas le moment de s’y enfermer.
La nef, la masse gluante, et la fuite
Une autre porte menait vers la nef du temple. L’espace était vaste, ouvert, et la noirceur y semblait plus dense encore. Au fond, une masse palpitante se distinguait, comme une flaque vivante. Quand leur lumière l’effleura, elle frissonna.
Ce n’était pas une simple gelée.
C’était une gelée de cerveau, un essaim ancéphalique : une horreur faite de glaires et de pulsations, comme si des fragments de pensée s’étaient dissous dans une boue vivante.

Elle se mit en mouvement.
Le combat commença, et très vite, la situation tourna mal. Ce n’était pas seulement la force du monstre : c’était son influence mentale. L’air vibrait. Les souvenirs s’accrochaient. La peur se glissait dans les articulations.
Dans les gravats près de l’entrée, ils repérèrent ce qu’ils étaient venus chercher : un fragment de pierre, semblable à ceux qui avaient déjà causé tant de troubles, peut-être lié aux éclats évoqués dans les visions et les murmures. Eminos se jeta dessus, le récupéra d’une main ferme… et cria de battre en retraite.
Ils fuirent.
Ce n’était pas une lâcheté. C’était de la lucidité. Rester signifiait mourir, ou pire : perdre son esprit.
Ils revinrent, meurtris, le souffle court, au seul endroit où ils pouvaient encore dormir sans être dévorés par l’angoisse : la salle des coffres. Là, une fois de plus, ils s’accordèrent un repos long. Avarielle soigna les blessures physiques, mais les blessures mentales… celles-là demandaient autre chose : du temps, des réponses, et peut-être la vérité cachée derrière l’obélisque.
Talundereth n’était pas qu’un temple abandonné.
C’était une épreuve.
Et ils n’en avaient encore gratté que la surface.